Llamasoft: The Jeff Minter Story

Llamasoft: The Jeff Minter Story

Il serait facile de qualifier Jeff Minter d’excentrique, d’original, de perché, de zinzin. Mais par respect pour sa particularité, décrivons-le plutôt comme quelqu’un d’authentique : un homme dont la vie, le travail et les créations se rejoignent sur une même ligne sincère. Sa personnalité semble très lisible au travers de son image publique, celle d’un individu tranquille, accessible et sympathique. Ah ! il crée des jeux vidéo aussi.

Jeff Minter n’a pas inventé le jeu vidéo. Peut-être même que sa contribution au domaine est minime. Pourquoi alors réaliser un musée virtuel interactif dédié à sa personne en 2024 ? Parce que Jeff Minter a un univers bien à lui et rien qu’à lui, qui est reconnaissable en un coup d’œil et, à ce titre, il incarne une vision d’auteur dans le jeu vidéo des quasi-débuts. Tout cela en copiant des succès de l’arcade comme on clone des moutons (ça y est, les animaux sont lâchés !).

Jeff Minter commence ce qu’il n’envisage pas encore comme une carrière en créant des clones de classiques. De manière artisanale, dans sa chambre d’ado, comme le veut l’image d’Épinal du développeur des années 80. Sa maîtrise technique et sa touche personnelle tapent dans l’œil du marché balbutiant et lui permettent de commercialiser ses créations. Au Royaume-Uni, où il réside, l’heure n’est pas aux consoles mais aux ordinosaures, les premiers ordinateurs personnels qui lisent des programmes enregistrés sur des cassettes. À ce propos, la compilation est du vrai K7-porn ! Chaque titre ancien est accompagné de son support cassette que l’on peut faire tourner dans tous les sens, ce que j’ai fait bien trop longtemps pour une personne saine…

Par le biais de l’histoire de Jeff Minter, la compilation retrace évidemment une période révolue. Celle des boutiques d’informatique avec un rayon jeu vidéo, des annonces dans les magazines, des premières conventions, des « sharewares » (un mode de distribution entre la démo et le jeu gratuit). Pour qui n’a pas connu cette époque, la compilation n’évoquera pas grand-chose. Les jeux mêmes de la compilation n’auront guère d’attrait. D’ailleurs, force est de reconnaître que, sur la quarantaine de titres présentés, il y en a peut-être cinq qui me donnent envie d’y rejouer. Ma préférence va au tout dernier jeu de la compilation : Tempest 2000 sur Atari Jaguar (mouais, Jeff n’a pas toujours choisi le bon cheval et il a toute ma sympathie pour cela).

Je le répète, Tempest 2000, qui remonte à 1994, est bien le dernier jeu de la liste, proposée par ordre chronologique. La dernière petite vignette du musée indique « notre histoire s’achève ici » et c’est bien triste, car la carrière de Jeff Minter ne s’est pas arrêtée là. Pour des questions de droits sans doute, vous n’aurez pas accès à Defender 2000, ni aux Space Giraffe, Tempest 4000 et TxK, des tentatives ultérieures de Tempest-like ou « tube shooters » comme on les appelle aussi. Or Jeff Minter a affiné sa formule avec le temps et, de son propre aveu, mieux réglé la difficulté au fil de sa carrière. Les jeux mobiles sur iOS sont eux aussi absents de cette collection incomplète.

S’il manque donc certaines salles au musée, la visite est savoureuse. Elle se présente sous la forme d’une ligne du temps marquée par des points forts, tels que la sortie d’un jeu, la participation à un salon ou l’arrivée d’une nouvelle machine. Chacun de ces points donne envie de consulter tous les documents qui y sont liés. Ici un carnet de développement, là une séquence vidéo tirée du film à venir « Heart of Neon » qui sera consacré au développeur britannique. Tous ces documents ne manquent pas de sel et donnent de l’eau au moulin de celles et ceux qui considèrent Jeff Minter comme un gourou cool du jeu vidéo.

Parmi les éléments délicieux, citons ces numéros d’une newsletter que Jeff Minter faisait parvenir par la poste à ses admirateurs, lesquels recevaient le numéro suivant en renvoyant une enveloppe et un timbre. Cette communication directe révèle la proximité entre les joueurs et un développeur qui ne leur cache même pas ses déboires dans une industrie de plus en plus organisée. Lui, l’homme qui chouchoute des moutons et des lamas comme animaux de compagnie dans sa propriété galloise, est devenu une anomalie dans le milieu.

Ses animaux chéris ont transpercé la barrière virtuelle pour venir peupler les jeux de sa société baptisée… Llamasoft. Chameaux mutants, lamas et moutons de l’espace sont partout dans l’œuvre de Jeff Minter. Il fallait donc bien un peu de contexte pour comprendre la raison de cette présence animalière, et le musée de Digital Eclipse réussit à nous transporter dans ce trip.

Un trip, oui. Les jeux de Jeff Minter semblent avoir été créés sous acide et imaginés pour être joués dans un tel état de conscience. Tout est psychédélique dans le catalogue Llamasoft. Les ordinateurs 8 bits des débuts (Commodore Vic-20 et 64, ZX Spectrum, etc.) autorisent uniquement des sons stridents, des couleurs flashy et des explosions violentes, mais les machines plus musclées permettront d’inclure des bandes-son dans la veine house ou techno ainsi que des effets spéciaux spectaculaires (Tempest 2000 résume bien cet aboutissement selon moi). Derrière les animaux qui prennent beaucoup de place à l’écran, il y a un fil rouge psychédélique dans la manière dont Jeff Minter conçoit ses jeux. Ses créations peuvent même se passer de la dimension vidéoludique, comme dans ses fameux « light synthesizers», des logiciels utilisés pour générer des animations en fonction du rythme et de la fréquence de la musique.

L’installation de ce musée-compilation a été confiée à Digital Eclipse, un studio pionnier des publications de classiques émulés sur de nouvelles machines. Llamasoft: The Jeff Minter Story est le deuxième volume des « Gold Master Series », dont le premier numéro est dédié aux débuts de Jordan Mechner (Monsieur Prince of Persia) avec « The Making of Karateka ». Pour cette série, Digital Eclipse a fabriqué un écrin luxueux pour le retrogaming, comme il l’avait déjà fait pour la compilation « Atari 50 » à l’occasion des 50 ans de la marque américaine. Atari a d’ailleurs tellement apprécié le travail de Digital Eclipse qu’il a racheté le studio dans la foulée.

Outre l’aspect documentaire, les 42 jeux présents dans la compilation réveilleront vos doigts endormis par les triple-A assistés (désolé pour la balle perdue). Le modèle de Jeff Minter est la salle d’arcade, celle où vous pouvez perdre une partie en 30 secondes. Je le disais, la montée en difficulté est brutale dans les premiers jeux de Jeff Minter, mais elle s’assagit petit à petit. Ma meilleure découverte de la compilation est Llamatron, un clone du classique Robotron. Jeff Minter expérimente le shareware à cette occasion : il distribue gratuitement la version complète de Llamatron en 1991, tout en invitant les joueurs satisfaits à enregistrer leur jeu pour 5 dollars. Le Patreon d’il y a trois décennies.

Note

14/20

La compilation serait parfaite si elle n'était pas incomplète. Sa valeur de musée dépasse sans doute la pertinence ludique actuelle des jeux présentés, mais l'essentiel réside dans la vue globale du monde de Jeff Minter. Un sacré bonhomme qui méritait bien cette rétrospective grand luxe.

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